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“Le Direktor” au Théâtre de la Bastille, la farce du pouvoir

Emilie Darlier-Bournat 14 mars 2019
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©Steeve Iuncker

Une joyeuse tragicomédie déboulonne le monde de l’entreprise. Signé Lars von Trier, le célèbre cinéaste danois, Le Direktor, adapté par le metteur en scène lui-même, pointe et déconstruit par le rire l’imposture d’un dirigeant où certains pourraient se reconnaître.

Neuf comédiens et comédiennes occupent le plateau avec un sens comique et une dérision qui ne laissent pas en reste la férocité. Ils dansent, ils copulent, ils chantent, ils pleurent, ils montrent tous les états, parfois extrêmes, que traversent inévitablement les salariés ballottés par les calculs sans pitié de ceux qui les dirigent. Grâce à un jeu volontairement surligné, ils s’emparent avec talent de l’humour et de l’esprit de bouffonnerie absurde. Le public, souvent interpelé, rit beaucoup et découvre avec jubilation des moyens de résistance face à la machine broyeuse du monde du travail.

© Steeve Iuncker

Le spectacle est d’autant plus revigorant qu’il évite le manichéisme et les habituelles attaques. Ici, les employés et le patron sont tous pétris des mêmes complexités et en réalité ils sont tous confrontés à des dilemmes, des écartèlements et finalement à la question de leur propre rôle dans le fonctionnement de leur société. En effet, le nœud de l’intrigue est celui du stratagème du directeur. Celui-ci s’est fait passer pendant des années pour un simple salarié auprès de ses collègues, le vrai P.D.G. étant censé habiter aux États-Unis. De sorte que le jour où il décide de vendre son entreprise, il doit recourir à un comédien afin de ne pas être démasqué.

Le comédien, qui s’affuble du titre de Président de Tout, nous rappelle le jeu de Marivaux version contemporaine. Mensonge et camouflage se croisent, la responsabilité des actes s’éparpille selon le trucage, l’illusion et la vérité se combinent et se dévoilent. La mise en abyme et les quiproquos sont distillés avec une légèreté riche en réflexions. Des conceptions d’école de jeu théâtral sont théorisées en parallèle à des conceptions de management. Les deux s’entrechoquent et l’on se perd avec gaieté dans ce dédale où finalement la question de la responsabilité se pose simultanément aux tactiques de jeu. Nul doute que cette pièce adaptée et montée avec vivacité par Oscar Gomez Mata fasse le délice d’un large public y compris des jeunes, car rarement un tel sujet ne parvient à bousculer aussi joyeusement les jeunes générations quant à la mascarade du pouvoir.

Émilie Darlier-Bournat

 

 

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